Les conteur.euses de l’environnement : une ethnographie de la comptabilité écologique du numérique
La relation entre environnement et numérique débute dans les années 70 par une alliance, celle des simulations informatiques de l’environnement, telles que le modèle World3 développé pour soutenir les conclusions du rapport Meadows (Forrester, 1979; Meadows, 1972). Par la suite, ce sont les effets environnementaux du numérique sur les autres secteurs qui vont être discutés à partir des années 80 notamment dans la littérature académique relative aux transports (Salomon, 1986; Mokhtarian, 1990). Enfin, des controverses écologiques vont apparaˆıtre localement avec le développement des infrastructures soutenant la numérisation (Lécuyer, 2017). Il faudra attendre la fin des années 90 pour voir les premières tentatives de conceptualisations générales des liens entre environnement et numérisation (L. Hilty et al., 1998). Les années 2000 vont voir le sujet s’institutionnaliser, à travers des forums faisant se croiser chercheur-euses, associations, institutions publiques et privées ( n.d.). Le numérique est alors vu comme à la fois comme une opportunité et un secteur à réguler. Au cours des années 2010, la communauté scientifique se forme en Europe (L. M. Hilty et al., 2013) et en France (BERTHOUD, 2012). L’industrie va, de son côté, initier des démarches actives d’intégration des enjeux environnementaux dans leur conduite. En France, 2018 marque un tournant avec la publication d’un rapport du Shift Project sur l’empreinte du numérique dans le monde (Project, 2018). Ce rapport va enclencher un emballement pour le sujet, structurant un éco-système multi-partie prenantes (industriels, institutionnels, académiques et médiatiques), produisant de multiples ressources (rapports, articles scientifiques, outils, référentiels, livres,…) (Thomas Beauvisage, 2022; Bechadergue, 2021), qui semble aujourd’hui être dans une phase d’institutionnalisation.
Depuis les années 70 et jusqu’à aujourd’hui, deux grandes questions se distinguent dans la relation entre environnement et numérique : (1) Quel est l’empreinte du numérique et comment la réduire (Freitag et al., 2021; Bol et al., 2021; Pirson et al., 2026) et (2) dans quelle mesure la numérisation aide à la transition écologique (Roussilhe, 2025; Ekchajzer et al., 2025) ? Chacune de ces questions va être instrumentée d’abord par des outils qualitatifs puis par des outils quantitatifs à partir de 2008. Je conceptualise ces outils dits de “comptabilité environnementale” comme des instruments de gestion (Aggeri and Labatut, 2010; Ekchajzer et al., 2025). La production de chiffres par l’utilisation de ces outils censés répondre de manière définitive à ces deux questions va en réalité ouvrir de nombreuses controverses (Thomas Beauvisage, 2022; Bechadergue, 2021) dont je décris les contours. Certaines de ces controverses sont toujours ouvertes aujourd’hui et font l’objet de discussions dans les mondes académiques et industriels.
Ces instruments de comptabilité écologique visent à relier des parties de la technosphère à des impacts ayant lieux dans l’éco-sphère. Dans le contexte du numérique, ils sont censés décrire les conséquences environnementales de la numérisation. Ils ont une visée constatative au sens d’Austin (Austin, 1962; Le Breton and Aggeri, 2018) : ils doivent représenter le réel. Les controverses peuvent être vues par les praticiens comme des désaccords sur les méthodes d’accès à ces impacts. Il s’agit alors pour les praticien-nes et les chercheur-euses d’améliorer la fiabilité de leurs instruments pour que leurs quantification s’approchent de la “réalité” des impacts qu’iels étudient. Le mythe fondateur de la comptabilité environnementale est que la performance de ces outils est d’une manière ou d’une autre corrélée à leur capacité à modifier le cours de l’évolution technologique en faveur de la transition écologique. Elle s’intègre donc parfaitement dans l’idéal gestionnaire de la mise en chiffre des acteurs numériques.
Partant d’une critique de la vision constatative des instruments de comptabilité pour résoudre les controverses ouvertes et mener la transition écologique du secteur, je propose un cadrage alternatif permettant d’analyser la construction des impacts environnementaux du numérique : celle de la performativité (Austin, 1962; Aggeri, 2017). Plutôt que de se demander si les instruments de comptabilité environnementale sont performants dans leur description de l’environnement comme dans la littérature en science de l’ingénieur (Wattiez et al., 2024) ou encore dans la réalisation d’action en faveur des objectifs environnementaux du secteur comme dans une par- tie de la littérature en gestion (Le Breton and Aggeri, 2018; Iken, 2021), il s’agit de discuter de manière plus fondamentale de leur participation à la fabrique de l’environnement qu’ils sont censés décrire. Autrement dit comment compter l’environnement participe à conter l’environnement. Cependant une tension émerge rapidement de cette considération. Comment un objet matériel tel que l’environnement peut-il être performé par des instruments ? A travers une revue du concept de performativité je m’intéresse à différents auteur-rices ayant traité du concept et comment chacune de leurs approches informe la performativité des instruments de comptabilité environnementale. Je choisis d’ancrer la conceptualisation de la performativité de ces instruments dans les approches socio-matérielles notamment féministes (Butler, 1990; Barad, 2007) qui traitent de la performativité d’objet matériels tel que le corps ainsi que des STS qui s’intéressent particulièrement à la performativité des systèmes sociotechniques et des théories (Callon, 2008; Akrich et al., 2006; 1 Donald MacKenzie, 2003; MacKenzie, 2006).
Le dispositif de ce travail de recherche est particulier. En effet, contrairement à la démarche classique, ici le terrain précède la discipline. Formé en tant qu’ingénieur informaticien, je suis aujourd’hui un praticien de la comptabilité environnementale expert du numérique (cf. projets. Je participe depuis 2018 à la production de connaissances scientifiques et pratiques dans ce secteur. L’objectif initial de cette thèse, mûri depuis le début de ma pratique, était de proposer des réponses aux controverses issues de la quantification des impacts environnementaux du numérique et ce par une démarche purement réaliste. Une rencontre, puis la curiosité m’a mené bien loin de ma discipline, de mon épistémologie et de mon ontologie initiale mais avec des questions et des objets qui sont pourtant restés assez similaires. Les conditions de cette thèse expliquent donc un positionnement orienté objet ou problème plutôt que disciplinaire (Gibbons et al., 1994; Latour, 2005) s’inscrivant dans la tradition pragmatiste (Dewey, 1954; Peirce, 1878). Ce positionnement m’a amené à contribuer à la fois à la littérature en science de l’ingénieur pour l’environnement et en sciences de gestion à travers 6 articles académiques (cf. publications académiques).
Le dispositif de la thèse a accordé une place très importante à l’empirisme dans un cadre de raisonnement abductif (Peirce, 1878). La connaissance produite au cours de la thèse a émergé de la coexistence de la théorie et de la pratique, dans un mouvement d’aller-retour. Mon positionnement ethnographique vis-à-vis du terrain a été influencé par celui de Latour dans La ViedDe Laboratoire (Latour and Woolgar, 1986), mais il a également été enrichi par le caractère auto-ethnographique consécutif à mon appartenance au terrain, antérieure à celle de la recherche. Pour résumer mon positionnement, je dirais que la relation entre pratique et théorie s’est établie de la manière suivante : au cours de la thèse, j’ai dû comprendre pour pratiquer, et pratiquer pour comprendre.
Afin de comprendre les pratiques observées au cours de mes recherche, j’ai mobilisé la théorie de l’acteur-réseau (Akrich et al., 2006; Latour, 2005), non pas uniquement comme cadre théorique, mais comme méthode permettant de suivre les acteurs humains et non humains dans la création de réseaux de comptabilité environnementale permettant d’associer le numérique à l’environnement. Cette approche est particulièrement pertinente pour étudier des objets techniques en cours de formation ou au centre de controverses (Latour, 2005).
De ce positionnement émerge une tension qui est au cœur de cette thèse, celle de la double allégeance au réalisme et à la performativité, aux sciences de l’ingénieur et aux sciences sociales à mes pairs conteurs de l’environnement et à mes pairs chercheur-euses en sciences de gestion. Comment critiquer et s’éloigner du réalisme ontologique sans encourager le relativisme à l’heure o`u la réalité des crises socio-environnementales, amplifiée par la numérisation, sont remises en question de toute part ? Dans cette thèse, plusieurs développements tentent de répondre à ces tensions que ce soit en mobilisant la sociologie des sciences, les pluralités épistémologiques et ontologiques (Stengers, 2010; Latour, 2013) ainsi que l’approche pragmatiste (Peirce, 1878; Dewey, 1954).
Dans la première partie de cette thèse, je pose le contexte historique et présente le terrain des conteur-euses de l’environnement dans le secteur du numérique. Ensuite, à travers une revue de la littérature, je présente le cadrage théorique employé au cours de la thèse : celui de la performativité des instruments de comptabilité environnementale. Enfin, j’explicite le positionnement et la méthode employés au cours de la thèse.
Dans la deuxième partie, j’analyse trois processus en parti survenus au cours de cette thèse et auxquels j’ai participé : la production d’un énoncé environnemental sur une carte graphique (GPU) (Falk et al., 2026), l’établissement d’une controverse relative aux impacts environnementaux des e-mails et l’émergence d’un nouveau cadre comptable, à savoir les méthodes d’impacts nets (ADEME, 2026).
Enfin, dans la troisième partie, je centre l’analyse sur la démarche générale de cette thèse, à travers une approche auto-ethnographique. Dans un premier temps, à partir de l’étude de l’évolution de mon collectif de conteurs, je plaide pour une évolution de la comptabilité environnementale vers la pratique de l’enquête pragmatique au sens de Dewey. Dans un second temps, je mobilise la figure du diplomate pour expliquer mon positionnement et mes croisements entre différents régimes avec leurs propres intérêts, pratiques et ontologies.
Reference
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